À l’est, du nouveau
Une bonne nouvelle doit être consommée sans modération.
Mais alors une excellente nouvelle …
Félicitons les étudiants serbes qui ont écrit une glorieuse page de leur histoire nationale.
La justice, la solidarité et la volonté du peuple réuni ont triomphé.
Démocratie, ils ont écrit ton nom.

Voir ailleurs si j’y suis
Dans une actualité tellement anxiogène, il faut savoir reconnaître et célébrer les heureux évènements.
Pour cela, il peut être utile de décentrer son regard.
Porter son attention sur de nouveaux sujets, au lieu de ruminer encore et encore les mêmes questions traitées toujours de la même manière.
Changer d’objet et changer de média.
Chausser de nouvelles lunettes.
Ce n’est pas évident car le plus souvent, nous avons notre canal d’information privilégié pour nous informer. Et il aura tendance à nous conforter dans nos certitudes.
Les bulles informationnelles sont un concept établi depuis une quinzaine d’années maintenant.
Et pourtant nous sommes collectivement englués dans le camp contre camp.
Jusqu’au cou.
Presque toutes les démocraties dans le monde affrontent ce risque fatal de la désunion nationale.
La connaissance ne suffit pas donc.
Savoir ce qu’il se passe requiert du jugement ; savoir agir en conséquence requiert de la sagesse.
Proverbe chinois
J’ai pas trouvé mieux comme citation …
Pas terrible ?
Attends, je vais essayer autre chose de plus ambitieux !
Le dernier livre du philosophe belge, Pascal Chabot “Nos vies encapsulées” décrit ce sentiment de déconnexion du monde tangible. Nous ne vivons plus en harmonie, au sein de la nature. Nous ne sommes connectés qu’à des réseaux d’information.
La perte du corps animal, doublée de la perte du corps social.

Ah là, tout de suite, ça relève le niveau, une telle référence !
Tu ne vois pas trop le rapport avec l’intro ?
Lis la suite, on ne sait jamais.
Depuis quelques temps maintenant, j’ai choisi de porter mon attention sur l’Europe centrale.
Au final, peut-être qu’il ne s’agit pas de décentrer mais plutôt de recentrer le regard.
Aujourd’hui, direction la Serbie.
Au centre de l’attention
Les Balkans sont une région un peu exotique pour l’observateur Français.
La plupart de mes compatriotes connaissent mal cet espace, pourtant assez proche.
J’ai le souvenir de mes cours d’histoire au lycée, la poudrière des Balkans …
Durant les années 90, cette expression a retrouvé une sinistre actualité.
Les guerres se sont succédé à l’issue de l’implosion de la Yougoslavie.
Ces pays frères qui se sont déchirés pendant des années sont un excellent terrain d’étude pour comprendre les ravages causés par le nationalisme.
Dans l’Histoire, ces territoires ont été largement brassés par différents peuples qui coexistaient.
Cette mosaïque ethnique et religieuse a vécu plutôt en bonne harmonie pendant les 35 ans de règne du maréchal Tito.
Mais cette unité dans la diversité n’a pas survécu à la mort du leader en 1980.
Pour en savoir plus, écoutez La Série Documentaire (Janvier 2022, 4 * 58 min): https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-yougoslavie-la-guerre-au-coeur-de-l-europe

D’accord je fais le malin avec mes connaissances fraîchement acquises sur cette région d’Europe. (Même si les connaissances ne suffisent pas, comme vous le savez déjà).
Mais pendant longtemps j’étais comme tout le monde en France.
Je ne comprenais pas grand chose à ce qui se passait au sein des Slaves du sud.
J’ai simplement le souvenir d’une boucherie atroce, pour laquelle – une fois de plus, il a fallu attendre que les Américains interviennent pour que l’horreur s’arrête.
Heureusement un joyeux contrepoint a enchanté cette période de mon adolescence.
La bande originale, signée Goran Bregovic, du film Underground d’Emir Kusturica, fait partie des œuvres qui m’ont marqué pour toujours.
3 décennies plus tard, la fanfare résonne encore dans ma tête … indépassable …
Destins croisés
Sinon au cours des 30 dernières années, de l’eau a coulé sous les ponts de l’ex-Yougoslavie.

Ses pays ont connu des destins différents.
La Slovénie et la Croatie se sont arrimées à l’Union Européenne et ont connu un développement économique certain, notamment grâce au tourisme.
La Bosnie-Herzégovine est paralysée par une structure étatique complètement dysfonctionnelle, héritée des accords de paix de Dayton en 1995.
Le Monténégro et la Macédoine du Nord ont pris leur destin en main. Ces 2 pays sont engagés dans l’intégration européenne.
Le Kosovo est un jeune état encore faible et fragile, à la souveraineté contestée en dehors de ses frontières.
Reste la Serbie.
Depuis deux ans, ce pays connaît un extraordinaire mouvement d’émancipation populaire, conduit par sa jeunesse.
Dimanche dernier, le mouvement des étudiants a obtenu une victoire historique lors des élections législatives.
La bataille pour la liberté
Il faut comprendre ce que cela représente au sein d’un régime autoritaire.
On parle de démocratie illibérale pour faire référence à ces régimes qui gardent une façade démocratique tout en sapant l’état de droit.
Séparation des pouvoirs, liberté de la presse, opposition démocratique sont toutes attaquées et progressivement éradiquées du paysage.
La corruption gangrène le pays qui pourrit de l’intérieur.
Pour finir de planter le décor, rappelons que la Serbie est le pays avec le plus haut taux de détention d’armes à feu en Europe (4 armes en circulation pour 10 habitants).
Ajoutez à cela, le souvenir traumatisant des années de guerre pour les citoyens les plus âgés.
C’est un climat de peur qui règne, entretenu par le président sortant, tout puissant.
Parfois la lumière naît au milieu des ténèbres.
Parfois il faut toucher le fond pour remonter à la surface.
Le point de départ du réveil du peuple a eu lieu, il y a exactement 2 ans.
Le 1er novembre 2024, le scandale de trop s’est produit dans la gare de Novi Sad, 2e ville du pays. L’auvent de la gare s’est effondré en faisant 16 victimes, alors qu’il avait été récemment rénové.
Devenu le symbole de la corruption qui tue et l’incurie du pouvoir, ce drame a déclenché la révolte citoyenne, conduite par les étudiants de tout le pays.
Le mouvement des étudiants s’est peu à peu structuré avec une stratégie remarquable, en prenant en compte le contexte national.
Le mouvement s’est bâti sans leader. Ainsi le pouvoir autoritaire n’avait pas de personnalité sur lesquelles concentrer ses attaques.

La démocratie directe prenait corps dans les plénum, ces assemblées de débat et de vote où une personne vaut une voix.
La résistance face aux attaques permanentes du pouvoir en place a été permise grâce à la solidarité progressivement acquise avec toutes les couches de la société.
Les étudiants se sont mobilisés par tous les moyens, à pied, en vélo ou autre. Ils ont sillonné tout le pays pour aller à la rencontre de tous, en direct.
Des rencontres réelles, pas virtuelles.
Sortir de sa capsule.
Un combat intergénérationnel
Ce sont notamment les anciens, les vieilles personnes restées dans leurs villages isolés, qui étaient les cibles les plus exposées à la propagande d’État, diffusée sur toutes les chaînes TV.
Les étudiants ont pris le temps d’expliquer qui ils étaient, et pour quoi ils se battaient.
Petit à petit, différentes couches de la société se sont agrégées aux manifestations.
Jusqu’à obtenir des motards ou des agriculteurs sur leurs tracteurs qu’ils protègent les cortèges, face aux milices payées par le pouvoir pour casser la gueule aux manifestants.
Pour mieux prendre le pouls de la société serbe, ce podcast du printemps 2025 est éclairant (6 * 8 min) : https://www.radiofrance.fr/radiofrance/podcasts/serie-serbie-reprendre-la-main

Il ne suffisait pas de manifester dans tout le pays, pour demander des comptes au pouvoir.
Il a fallu se préparer au combat électoral.
Dans un régime illibéral, les élections sont truquées et les listes de l’opposition ne sont pas à armes égales avec celle du pouvoir.
Les étudiants ont organisé la formation de milliers d’observateurs.
Cela a permis de limiter la triche et finalement de l’emporter.
La route sera encore longue pour reconstruire un état de droit.
Cependant l’expérience Serbe est tellement enthousiasmante.
Elle redonne espoir en l’humain.
La jeunesse guidant le peuple.
Pour ma part, je suis conquis.
Je me suis abonné au courrier des Balkans.
J’ai entamé les démarches pour changer de prénom.
J’hésite entre Borislav et Dragan …
Et je continuerai de suivre cette jeunesse qui arrache sa liberté pacifiquement. Elle mérite toute notre attention.