Eurêka

Qu’est-ce qui guide la main du peintre ? D’où viennent nos idées nouvelles ? Comment naît l’inspiration ?

Les mystères insondables de la créativité sont comme une paroi inaccessible pour l’alpiniste.
Et un jour, la rencontre d’un guide nous ouvre la voie pour contourner l’obstacle. Et nous pouvons ainsi reprendre le chemin sur l’autre versant de la montagne.

Cela fait plusieurs années que je m’intéresse à la création artistique. C’est même l’un des enjeux majeurs de ce blog que vous lisez actuellement.

J’étais donc prêt pour recevoir le livre de Rick Rubin,
Créativité : un art de vivre

>> English version of this text here

Producteur musical à succès aux USA depuis 4 décennies, Rick Rubin est une célébrité mondiale qui a travaillé avec les plus grands artistes.

Il a rassemblé dans ce livre de nombreux conseils pour créer de l’art.
Plus largement, c’est une sagesse pour la vie au quotidien qui se déploie dans ces pages.

The creative act : A way of being par Rick Rubin

https://www.ombres-blanches.fr/product/1787673/rubin-rick-creativite-un-art-de-vivre

Généraliste et compréhensible par le plus grand nombre, ce livre rend accessibles des concepts structurants tels que les différentes phases du processus créatif applicables à toutes les formes artistiques : exploration, réalisation, édition …

Plus globalement le message est que n’importe qui peut créer de l’art.
Être artiste, c’est un état d’esprit, davantage qu’un métier.

Ainsi ce livre est particulièrement adapté aux néophytes et autres amateurs curieux comme moi.
Tous ceux qui ont juste trempé un orteil, sans oser encore se jeter dans le grand bain de la création.

Dès les premières pages, l’auteur nous met à l’aise.
Il ne fait que partager un ensemble de réflexions tirées de sa longue expérience. En aucun cas, il ne s’agit de leçons définitives ou universelles. Le but est de choisir les recettes qui nous parlent, les tester et les adopter si elles nous conviennent. Et ignorer le reste.

C’est un bon point de départ comme pédagogie : laisser l’autonomie à chaque élève de créer son propre parcours d’apprentissage individualisé.

Ensuite c’est à chacun de s’approprier cette série d’enseignements selon sa sensibilité.
À ce stade, tout est possible.
Par exemple, quand j’ai lu la critique du livre faite par le Financial Times, je l’ai trouvé complètement à côté de la plaque. Une vision utilitariste qui passe à côté de l’essentiel.

Précisément Rick Rubin conseille de se méfier de toute critique extérieure vis-à-vis d’une œuvre en expliquant que celle-ci va le plus souvent décrire celui qui l’a écrite davantage que l’œuvre elle-même.
Ainsi il préconise plutôt de développer le regard critique de l’artiste sur son propre travail.

Comme je suis plein de contradictions, je vais aller contre ce précepte et m’atteler immédiatement à la critique de ce livre !

Vingt fois sur le métier

Le premier des enseignements pour être créatif est la patience.
Toute activité de création artistique ne prend du sens et de la consistance que dans le temps long.

Ce pourrait passer pour un truisme, une vérité évidente et banale.
Sauf que le rapport au temps est constamment abordé tout au long du livre. Toutes les dimensions temporelles sont étudiées. Ainsi l’explication prend toute son ampleur à travers ces différentes facettes.

J’étais surpris d’apprendre que ce livre avait été très difficile à accoucher pour l’auteur.
En tout, 8 ans d’écriture quand même !

D’ailleurs, c’est l’un des points qu’il mentionne, une œuvre artistique ne devrait jamais donner le sentiment qu’elle a été difficile à réaliser.
Tous les fils qu’a eu à retordre le créateur doivent être masqués au spectateur.

Le développement organique

La métaphore du jardinier me semblait très pertinente pour illustrer le développement des idées créatives.

Planter les graines, les arroser, savoir les oublier pendant un temps puis observer le résultat des floraisons.

Susciter d’abord la production végétale maximale avant de penser à élaguer.

Traduit en langage de chef de projet, cela signifie que l’objectif premier est de faire advenir le potentiel maximal de chaque idée, de la manière la plus pure et sincère possible.
Il peut être utile de développer en parallèle plusieurs prototypes de projets différents car il est impossible de prédire à l’avance quelle graine sera finalement la plus fructueuse.

Les étapes de croissance d’une tulipe

Se mettre dans les conditions optimales pour exprimer ce que nous avons de plus personnel en nous. Cela revient à libérer toute la force du torrent de la créativité en nous.
Il faut retirer les rochers qui font obstacle comme le sentiment de honte, la peur de choquer, l’autocensure … afin que le flux puisse circuler librement.

Un état d’esprit

L’auteur Rick Rubin est parfois qualifié d’illuminé ou de gourou par certains commentateurs sarcastiques.

Comme toujours, ma chère lectrice, je te recommanderai de te faire ta propre opinion.

Arrivée jusqu’ici, après tous ces paragraphes dument avalés, tu mérites bien une petite récompense !
Alors voici une image animée.
C’est comme à l’école, il faut encourager les élèves méritantes.

Ce n’est pas seulement que j’ai trouvé dans cet ouvrage un ensemble de conseils large et cohérent, pour créer de la beauté.

J’y ai aussi découvert des passerelles avec les autres dimensions importantes dans ma vie, aujourd’hui.

Dans le livre, Rick Rubin insiste beaucoup sur ce point : il y a un temps pour tout.
Il y a aussi des vibrations qui évoluent tout au long d’une vie.

Un projet exaltant à 30 ans ne sera sans doute plus aussi attirant à 35 ans.
(Il faut que je me dépêche alors, la date approche !)

Les choses ont une valeur et une signification à un instant donné. Mais comme tout est mouvement, il faut savoir faire aboutir ses projets dans un temps limité.
C’est la raison pour laquelle il ne faut pas laisser ses projets en jachère trop longtemps.

Pleine conscience

C’est un de mes sujets d’intérêt actuellement.

Prendre le temps d’apprécier chaque bouchée de nos repas.
Être attentif à la rumeur du monde jusqu’au son le plus lointain.
Reconnaitre le parfum d’une amie.
Admirer l’éclat éphémère du soleil couchant au moment de la golden hour.

Toutes ces capacités de nos sens semblent atrophiées dans nos sociétés modernes.
Piégés dans une course de vitesse qui vire à la folie, nous ne prenons plus le temps de rien et notre ultime fonction spécialisée est devenue l’art de scroller sur un écran.

Recroquevillé dans mon lit, l’après-midi de Noël, je peux enfin me poser et apprécier les conseils de Gourou Rick à leur juste valeur.

Mener une vie d’artiste est une manière d’habiter le monde, une manière de percevoir, une pratique de l’attention.

RR

Alors déployons nos antennes et connectons-nous intensément au monde qui nous entoure.

Alter ego

Nos personnalités d’Homo Sapiens sont contradictoires, et pour le comprendre c’est tout un programme …

La diffraction de la lumière dans un prisme

Cela avait commencé avec mes cours de philosophie en terminale.
En étudiant Freud, le Ça, le Moi et le Surmoi, je sentais vaguement que ça allait être compliqué cette histoire !

Une vie d’adulte plus tard, c’est confirmé : le moi est un champ de bataille.

Dans la version sportive, un coach dira à son poulain que son plus grand adversaire, c’est lui-même.

Ainsi, il y a de nombreuses manières d’étudier la question du moi multiple.
Certaines théories me semblent plus éclairantes et plus utiles pour apprendre à dompter mes personnalités multiples.

J’ai adoré la théorie du prisme de Rick Rubin à laquelle je souscris à 100%.

Définir son authentique moi n’est pas simple, voire impossible. Nous habitons quantité de différentes versions d’un même moi qui change.

(…)

En fonction des personnes avec qui nous sommes, du lieu et du degré de sécurité ressenti, nous changeons perpétuellement. En alternant entre différentes facettes de notre être.

Une partie de nous peut aspirer à être plus audacieuse et subversive et lutter avec le moi plus consensuel désireux d’éviter les conflits.

(…)

Un unique rayon de lumière qui pénètre dans un prisme se décompose en un éventail de couleurs.

Le moi lui aussi est un prisme.
Des évènements neutres entrent en nous et sont dispersés en un spectre de sentiments, de pensées et de sensations.

RR

Business as usual

Une autre passerelle avec mon quotidien m’apparait évidente :
La démarche artistique est tout à fait indiquée pour inspirer le monde de l’entreprise.

En près de 25 ans, j’ai cumulé des expériences professionnelles variées. J’ai travaillé dans de toutes petites structures comme des multinationales, en France et à l’étranger.
J’ai surtout évolué dans le monde industriel dans des secteurs divers, toujours à travers le prisme de la transformation numérique.

Pour faire court, j’ai appris que toute entreprise qui ne sait pas se transformer, disparaitra à plus ou moins brève échéance, balayée par la concurrence mondiale.

Voici un cas d’école pour celles qui sont intéressées par la question :
https://www.forbes.com/sites/chunkamui/2012/01/18/how-kodak-failed/

L’une des grandes questions de notre temps est la suivante :
Comment rendre l’entreprise plus performante en faisant parler les données ?
Il s’agit de produire et exploiter la data. Cette fameuse data après laquelle tout le monde court désormais.

Avec le recul, je peux affirmer que certains conseils donnés pour la créativité s’appliquent parfaitement aux entreprises en pleine mutation.

Examinons quelques exemples.

Le travail en équipe

Un bon manager sait exploiter tout le potentiel de son équipe.
Pour cela il faut la guider sans la brider.
C’est subtil en fait.

Rick Rubin prend l’exemple d’une démo qui sert de base de travail, lors d’une séance d’enregistrement par un groupe de musiciens.
Le mieux pour lui, est de fournir uniquement les notes aux artistes, sans leur faire écouter la maquette.
Ils pourront alors pleinement exprimer leur créativité afin de trouver eux-mêmes le rythme qui convient le mieux.

En d’autres termes, il faut limiter les informations fournies juste à l’essentiel pour préserver la capacité de création individuelle des collaborateurs et afin de ne pas influencer leur jugement.

Dans l’entreprise on dirait plutôt : il ne faut pas préempter le débat.
Mais il s’agit bien de la même problématique en fait.
Quelle place laissons-nous aux équipes dans la prise de décision ?

Metropolis, Fritz Lang

A contrario, je constate souvent ce double motif d’échec dans la performance collective en entreprise : les équipes sont soit trop ou trop peu dirigées.

C’est-à-dire que 2 excès opposés sont fréquents :

a) l’objectif et la manière de faire sont trop restreints, trop restrictifs, trop rigides
ou alors au contraire …

b) l’objectif et la manière de faire sont trop flous, trop abstraits, trop déconnectés de la vision d’ensemble.

Le point commun de ces deux erreurs est le manque de confiance dans les équipes et l’incapacité à les autonomiser.
Elles se réduisent alors à de simples exécutants, fort limités dans la création de valeur.

Un jugement fiable

Le développement d’un regard critique sur notre travail est un autre point fondamental pour progresser, valide aussi bien dans le monde des beaux-arts que dans le monde de l’entreprise.

Cette capacité de recul et de jugement fiable est absolument indispensable pour naviguer dans l’océan d’incertitudes qui est notre pain quotidien.

Il est fréquent dans l’entreprise que le conformisme et la peur de déplaire à la hiérarchie annihilent le regard critique et l’analyse exacte des problèmes.

Rick Rubin théorise que l’artiste doit prendre garde à ne pas suivre aveuglément l’opinion dirigeante.

Il y aurait encore beaucoup d’autres conseils issus de ce livre, valables dans le monde de l’entreprise :

  • La capacité à contourner les difficultés persistantes pour y revenir plus tard quand l’ensemble a évolué (apprendre à réagir pour sortir d’une impasse)
  • Faire taire les voix qui nous minent
  • En recevant du feedback, il peut être utile de répéter pour vérifier la bonne compréhension. Cela évite les malentendus.
  • La démarche expérimentale

Antithèse

Quand on applique une théorie, il faut aussi savoir reconnaitre ses limites.
Il y a certains enseignements dispensés par Tonton Rick qui ne sont PAS valides dans le monde industriel.

Voici les contre exemples :

  • Raisonner en termes d’abondance
  • Il n’existe pas de compétition puisque chacun est unique
  • Il faut travailler jusqu’au bout de la nuit quand l’inspiration est là

Donc il faut justement exercer son esprit critique pour savoir où s’arrête l’analogie entre création artistique et transformation industrielle.

Punchlines

Votre chemin est à nulle autre pareille.
Il n’appartient qu’à vous.
Il n’existe pas une voie unique qui mène au grand art.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille ignorer la sagesse d’autrui.
Accueillez cette sagesse avec discernement, essayez-la et voyez si elle vous convient, retenez ce qui est utile et oubliez le reste.

Vivre dans la découverte est toujours préférable à vivre dans les conjectures.

S’il y a une chose à défendre c’est l’autonomie créative, non seulement contre les censeurs, mais aussi contre ces voix dans votre tête qui ont intériorisé ce qui passe pour acceptable.

Le monde est uniquement aussi libre qu’il permet à ses artistes de l’être.

La synergie d’un groupe est aussi importante sinon plus, que le talent des individus qui le composent.

Les meilleurs résultats s’obtiennent quand nous faisons preuve d’impartialité et de détachement vis-à-vis de nos stratégies

En travaillant à vous améliorer, vous remplissez votre mission ultime sur cette terre.

RR

Ah ça y est je n’en peux plus, trop de caviar et je frôle l’indigestion.

Les excès sont courants durant les fêtes de fin d’année mais quand même, point trop n’en faut.

J’ai compris.
Le gourou Rick devait être fatigué de rester muet derrière ses consoles pendant toutes ces années.

Mick Jagger et Rick Rubin en studio

Il a pris le micro et a craché toutes ses punchlines accumulées pendant des années de pratique au sommet artistique.

Au mitan des années 80, le premier temps fort de la carrière de Tonton Rick a consisté à mélanger le Rap et le Heavy metal à travers un titre iconique :

Le souvenir de ce hit qui a bercé mon adolescence est impérissable.
Il est associé à une période bien précise de ma vie, celle où je jouais tout le temps au basket-ball.
La musique a le pouvoir de nous évoquer immédiatement des souvenirs parfois lointains.

À l’heure où les métiers artistiques sont gravement menacés, il faut rappeler avec force cette autre évidence : Nous avons besoin des artistes, de leurs œuvres, comme de leur manière singulière de voir le monde.

L’exigence avec soi-même tout comme la capacité à naviguer dans l’inconnu.
Tels sont les enseignements de la démarche artistique, si utiles en ces temps incertains.

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